Une descente pénible

Lundi 11 février 2013

7h30 le réveil sonne, bien après le chant du coq. Au petit-déjeuner, nous trouvons dans notre assiette des toasts couverts de fromage gratiné et surmontés de rondelles de tomates. Ivan, lui, s'alimente de produits des plus curieux en tant que végétarien.

Le signal du départ est donné. Deux excités dévalent les escaliers, ivres de joie, se précipitant et disparaissant dehors. Nous disposons nos sacs en équilibre dans le coffre. Le but est de retirer la main avant la fermeture sans que la gravité ne soit mise à l'épreuve, ni la main écrasée. Aujourd'hui, Elli remplace Konstantin au volant. Notre route initialement prévue étant fermée, la colonie de vacances à son extrémité étant désertée depuis des années, Ivan nous réoriente sur une balade dans le massif du Rila au départ de notre hôtel de ce jour. La chaussée, toujours enneigée, s'apparente à un couloir sinon un tunnel de sapins. J'adore ! Sous d'autres latitudes, je pourrais me croire en pleine Laponie.

En 30 à 45 minutes, nous atteignons notre hébergement. Encore un hôtel massif à 4 étages mais à la façade en bois qui s'inscrit bien dans les montagnes. 20 minutes de plus et c'est le top départ, raquettes aux pieds. Françoise s'est remise et nous accompagne. De légers flocons de neige virevoltent autour de nous dans un ciel pas trop chargé : la journée devrait être bonne.

Par un sentier de randonnée, nous traversons pour commencer une forêt. La piste serpente et grimpe gentiment cette fois. Nos éclaireurs canins sont devant et s'en donnent à coeur joie. Nous nous dispersons sous l'effet de la pente sans toutefois nous perdre de vue. Le ciel se dégage, la journée promet d'être belle. Notre température corporelle suit le dénivelé et nécessite même de se dévêtir un peu.

Au sortir du bois, nous ne trouvons ni le Petit Chaperon Rouge ni le Grand Méchant Loup, tout juste des pioches. Par là j'entends les remontées qui tractent normalement les skieurs par paire. En ce lundi, le chaland est rare. Autre singularité au milieu de nulle part : des paraboles. Probablement pour tromper l'ennui des responsables de remontées ? En face, un balcon naturel nous propose une belle vue dégagée sur les vallons arborés en contrebas. Petite pause avant de s'engager temporairement sur une piste damée, fréquentée par une poignée de descendeurs à l'assurance de débutants.

Nous zigzaguons un coup à gauche, un autre à droite à la recherche d'un sentier qui n'existe pas. Derrière nous, vers le bas, la vision de la forêt enneigée couvrant les massifs m'invite dans la Sibérie de Theodor Kröger que je suis en train de lire chaque soir avant de me coucher. Dans cette première partie de la pente, mon rythme est irrégulier pour voir le paysage disparaître progressivement dans les nuages. J'en profite aussi pour jouer avec Alem et Lilo. Alem se prête plus facilement au jeu à de courtes reprises : lorsque je lui attrape les pattes pour le déstabiliser, il émet un petit grognement de bonheur, se renverse parfois sur le dos et tente de m'attraper le poignet avec sa gueule ou alors me repousse de ses pattes. Instants de complicité avec nos compagnons à 4 pattes. J'en suis friand pour ressentir à nouveau les sensations de l'hiver dernier. Je repars ensuite et rejoins Laëtitia pour la seconde partie de la montée. Nous arrivons juste à temps sur un replat pour contempler les sommets à l'autre bout de la vallée. Quelques instants plus tard, les nuages nous absorbent et gomment le paysage.

A une centaine de mètres de ce point, nous quittons les pistes tracées pour prendre la direction du sommet. Sur les versants autour de nous, les arbres se font rares car ils ont été avalés par un incendie voici quelques années. Pour me dépenser plus et être davantage en harmonie avec mon environnement, je préfère évoluer hors trace. Chacun de mes pas disperse alentours des cristaux de flocons. Des mains, je balaye les aiguilles de quelques pins au passage. Ma coéquipière évolue pendant ce temps dans les pas du guide, une place qu'elle apprécie autant que l'ouverture de la voie. Mes forces commençant à décliner à la longue, je finis par rejoindre la sente que nous créons pour limiter la débauche d'énergie. Autour de nous, de petits pins mugos rompent l'uniformité du tapis blanc.

Après un premier contrefort, la trace disparaît. Laëtitia passe en tête et conduit notre binôme d'un bon pas, Patricia et Hervé sont à quelques mètres. Derrière, Ivan attend Françoise qui, bien que se dépassant, ne connait pas les déboires d'hier. Nous en sommes rassurés. A l'approche du sommet, le groupe se reforme. Eclaircies et rafraichissements se succèdent fréquemment nous obligeant à jongler avec les couches, telles des pelures d'oignons. Il ne fait pas toujours bon s'arrêter. Pourtant lors des pauses, nous voyons voltiger dans l'air de minuscules flocons rayonnants tels de la poudre d'or déversée du ciel. Féérique !

Vers 13h nous débutons la descente. "Accrochez vos raquettes" conseille Ivan. Sauf que mon modèle ne le permet pas. Pour comble de malchance, j'ai estimé avec le guide ce matin que les bâtons n'étaient pas nécessaires puisque je ne m'en suis pas servi la veille. Quelle erreur ! Je vais ainsi devenir un véritable cirque ambulant à moi seul, enchaînant les gamelles à un rythme olympique. Pour davantage de fun, nous coupons même un couloir d'avalanche dans lequel nous serions malavisés de tomber parce qu'aucun obstacle de viendrait nous ralentir jusqu'en bas. C'est bien sûr à cet emplacement que Françoise et Patricia déchaussent comme dans les bons scénarios.  Mais vous n'aurez pas l'opportunité de lire le récit d'un dérapage sur cette pente car il n'y en a pas eu.

Un peu plus loin, nouvel obstacle : une pente bien raide qui se termine par une barre rocheuse et un petit à-pic d'une poignée de mètres. Pour qui la séance de free-style ? Laëtitia se coince une raquette dans un trou en atteignant une petite terrasse. Voulant la dégager, je réussis à prendre sa place. J'ai un mal de chien à extirper mon pied et n'y parviens qu'après avoir creusé tel ce plus fidèle ami de l'homme. Mes gants se remplissent de neige au fil des chutes et mes mains deviennent particulièrement glacées à la longue. La liberté retrouvée, nous enchainons avec un toboggan de quelques mètres, l'occasion à mon coupe-vent de divorcer d'avec mon pantalon de ski pour mieux faire rentrer la neige. Je ne sais plus si j'ai improvisé une polka ou du folk mais les glaçons glissant doucement vers mes chevilles m'ont bien aidés dans cette chorégraphie. Dernier petite glissade avant une descente plus douce où je continue à imiter un bébé apprenant à marcher tant les bûches s'enchaînent. Derrière nous, tout en haut de la montagne, Lilo est terrifiée et ne parvient pas à descendre. Ivan suggère que nous nous éloignons pour qu'elle se lance derrière nous.

Alors qu'une pause se profile, je décide de la sauter, échaudé par mes innombrables chutes. Ivan ne maîtrise ni l'itinéraire, ni notre sécurité et ça m'agace. Laëtitia percevant la tension m'emboite le pas jusqu'à une bifurcation. Ne sachant pas trop où aller, je m'arrête. Ma binôme part en éclaireur sur une piste qui s'avère être la bonne. Je pars à sa poursuite mais ne pourrais pas la rattraper sans bâton et avec ces satanées raquettes décrochées. Je me retrouve seul, les gants trempés et plein de neige. Je décide alors de les enlever et les cale dans mon blouson. Nouveau toboggan au bas duquel je m'aperçois qu'un des gants s'est échappé, le filou ! Je le ramasse, me retourne et aperçois le second qui me nargue à 2 mètres au-dessus de ma tête. Je tente de remonter mais je glisse sans cesse. Comme dans les bons cartoons, en m'affalant ventre à terre, mes doigts étendus ne parviennent qu'à 2 cm de l'objet convoité. Je suis vert ! Il va me falloir dépenser beaucoup d'énergie pour finir par récupérer mon bien. Ayant probablement perdu un peu de lucidité dans l'aventure, je réussis à coincer une de mes raquettes dans un trou quelques lacets plus bas. La seconde, positionnée au-dessous, poursuit inexorablement sa descente au moindre geste que j'esquisse. J'ai beau creuser et tirer mais je suis bel et bien bloqué. Alors au bout de quelques minutes, épuisé, je me résigne à attendre. Tout en bas, j'aperçois Alem puis ma coéquipière. Il faut que je trouve une autre solution. Un sifflement s'élève derrière une butte voisine mais je ne peux crier car je sors d'un mal de gorge. Alors lui aussi s'évapore. Vais-je passer le restant de mes jours-là ? C'est encore moins glorieux que dans les Bronzés ... et je n'ai pas vraiment non plus la position du Penseur de Rodin. Finalement, après ce qui m'a paru une éternité, je me retourne une énième fois et vois apparaître avec une joie indescriptible Hervé. Je ne dormirai pas à la belle étoile ce soir ... Ma colère ne s'est néanmoins pas calmée, au contraire. D'autant plus que sans gant je me suis brûlé le bout des doigts au contact récurrent avec la neige. Je repars donc en trombe non sans remercier Hervé puis passe sans m'arrêter devant les membres du groupe assis sur quelques rochers. J'ai besoin de m'isoler. Seul Alem m'emboite le pas et me réconforte de sa présence. Il me mène jusqu'au refuge où Laëtitia contribue à son tour à mon apaisement par quelques paroles bien choisies. Mais il va me falloir le déjeuner pour retrouver le calme intérieur.

En sortant de cet abri, le froid est mordant. Laëtitia et moi partons en éclaireurs sur une piste damée. J'en veux à Ivan alors je ne souhaite pas l'attendre. Les chiens nous montrent la direction. Sur la droite, le tracé de notre descente balafre la montagne. Le paysage est d'abord dégagé puis nous pénétrons dans un couloir végétal sublime avec des conifères couverts de neige. Occasionnellement, le ruisseau fait une timide apparition avec ses innombrables méandres. A un croisement, un panneau informe le randonneur qu'en été il peut croiser des ours.

Nous débouchons sur une vaste prairie : le bas de quelques pistes et l'entrée du Parc National de Rila. Avec nos compagnons à 4 pattes, nous gagnons l'hôtel où je laisse Laëtitia pour repartir en vadrouille sur nos traces et ainsi mieux profiter du bas de la descente qui était sublime. Au loin, les sommets sont éclairés par le soleil déclinant au-dessus de la forêt enneigée. La station ferme.

Retour à l'hôtel pour se réchauffer sous une bonne douche. Je retrouve Laëtitia dans un micro-salon, sur un canapé où je prends place. A moins d'un mètre de nous, une nuée d'enfants bulgares jouent sur une tablette, totalement absorbés. Le repas est toujours bruyant avec le même cocktail qu'hier : mioches et musique. Nous remontons dans notre chambre disputer quelques parties de Uno avant de rejoindre nos lits. Pendant un long moment encore, les morveux vont venir courir dans les couloirs, sautiller en criant devant les portes puis partir en s'esclaffant. Quand les alcooliques ne sont pas là, les souris dansent ou un proverbe dans le genre ... Si seulement j'avais le piège adéquat !

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